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France “Grand débat national”, déjà un échec?

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La semaine dernière, le président français Emmanuel Macron a inauguré un « Grand débat national », une sorte de forum public se déroulera dans toute la France au cours des deux prochains mois. Le Grand débat national est une réponse du gouvernement au mouvement de protestation des « Gilets jaunes » qui a commencé en novembre 2018 par des citoyens qui protestaient contre une hausse de la taxe sur les carburants.

Le site d’analyses The Atlantic a publié un article de Rachel Donadio, intitulé « Les Gilets jaunes vont changer la France, nous ne savons tout simplement pas comment. »

L’auteur estime qu’en organisant ces discussions, qui seront relayées par les maires, le gouvernement reconnaît essentiellement que les frustrations sont maintenant si profondes qu’elles ne peuvent être ignorées. Une grande partie de cette colère sociale a été dirigée contre le président Macron, qui a été élu sur une plate-forme de changement, mais qui a fini par être considéré comme arrogant, impérieux et sourd aux préoccupations des moins fortunés. Le président français n’a pas réussi à dissiper cette impression en envoyant une lettre ouverte à la nation, décrivant les thèmes du débat (environnement, taxes et dépenses publiques, représentation politique et services publics). Macron a véhiculé substance ce message à ses concitoyens : « Nous pouvons parler de tout ce que vous voulez à condition que ce soit ce que je veux. »

Rachel Donadio estime que ce « Grand débat national » pourrait peut-être apaiser les tensions pendant un moment, mais qu’il ne mettra probablement pas fin au mouvement des Gilets jaunes. D’ailleurs, les partis politiques de tous horizons et les syndicats ont essayé de canaliser l’élan du mouvement, mais sans succès jusqu’à présent. Cela place la France dans un territoire politique inexploré.

Selon le sociologue Bruno Latour, le « Grand débat national » proposé par le président Macron serait plutôt comme une sorte de sondage et non pas un moyen de changer le programme du gouvernement. Pour lui la situation est inédite. Dans une interview accordée à France Inter, Latour a dit : « Ni notre gouvernement n’est capable d’écouter ce qui se passe, ni les Gilets jaunes ne savent ce qu’ils veulent : on a une incertitude quant à la politique, liée à une crise de sol. »

D’après Rachel Donadio, c’est exactement cela qui rend ce Grand débat national d’autant plus complexe :

« Normalement, des élections sont organisées pour mesurer les sentiments politiques. Mais comment laisser les citoyens exprimer leurs préoccupations sans que cela porte atteinte au mandat du gouvernement, alors que la seule opposition politique significative du gouvernement d’Emmanuel Macron vient de l’extrême droite et de l’extrême gauche ? »

Certains politologues considèrent l’approche de Macron comme une étape sans précédent dans la démocratie représentative, une étape vers un plus grand engagement des citoyens et une démocratie plus directe tout en maintenant les structures hiérarchiques de la vie politique en France. Macron essaie d’absorber une partie de la colère des citoyens sans que cela se transforme en une sorte de référendum semblable à celui du Brexit au Royaume-Uni : une question d’oui/non dont la réponse ne résout aucun problème.

Dans le cadre du Grand débat national, les citoyens pourront faire enregistrer officiellement leurs préoccupations, demandes et suggestions, une pratique mise en place pour la première fois pendant la Révolution française.

Un forum en ligne interrogeant les préoccupations des citoyens a révélé une vaste gamme de problèmes : certains voulaient modifier le mécanisme de l’indemnisation chômage, augmenter les impôts des riches et de ceux qui ont des résidences secondaires ou proposer la suppression des frais des services bancaires ; d’autres étaient mécontents que le gouvernement ait réduit la limite de vitesse à 80 km à l’heure (!).

Pour sa part, Macron demande aux citoyens de dire quels sont les services publics dont la suppression ou la réduction ne les dérangerait pas. C’est un peu un tabou en France où les citoyens de toutes les tendances politiques comptent sur l’État pour obtenir toutes sortes de soutiens.

« Ce grand débat est une sorte de test de réalité », a déclaré le philosophe Étienne Balibar d’obédience marxiste lors d’un débat à Paris la semaine dernière où il a exprimé son enthousiasme pour le mouvement des Gilets jaunes.

Balibar se focalise sur un sujet intéressant : « Si les débats se déroulent de la manière espérée par le gouvernement, c’est-à-dire pacifiquement et aboutissant à des propositions constructives qui ne contredisent pas celles sur lesquelles le gouvernement a été élu, une nouvelle question épineuse se posera : Que doit faire le gouvernement ? Dans quelles circonstances un pouvoir politique peut-il décider d’utiliser le chaos comme stratégie politique ? »

L’enthousiasme de Balibar pour le mouvement des Gilets jaunes montre comment certains membres de gauche voient dans ce mouvement le potentiel de promesse révolutionnaire, une chance d’instaurer davantage d’égalité sociale et de sensibiliser plus les gens aux inégalités régionales (des mêmes facteurs qui ont conduit au Brexit au Royaume-Uni ou à l’élection de Donald Trump aux États-Unis).

Emmanuel Macron est le premier président français dont la vie politique n’a pas été façonnée d’une manière ou d’une autre par les événements de 1968. Il a lancé le Grand débat national cette semaine en rencontrant 600 maires lors d’une réunion près de Paris. Depuis, il a parcouru le pays avec d’autres maires.

Pendant des heures, il a écouté les participants décrire les problèmes qui s’étaient accumulés au fil des décennies et a souvent réagi avec une maîtrise impressionnante des détails de la politique publique.

Une maire, Dominique Chauvel (ancienne socialiste et maire de Saint-Valéry-en-Caux, une ville d’environ 300 habitants en Normandie) a confié au président qu’elle était profondément déçue de son gouvernement. Elle a dit avoir peur pour le pays et pour les nombreux Français « laissés au bord du chemin ».

Rachel Donadio écrit : « Macron a écouté attentivement Dominique Chauvel car il était conscient que les enjeux étaient très élevés. Il a été élu pour changer la France afin de permettre aux entreprises de recruter plus facilement des employés dont les impôts vont soutenir le système. Sa majorité est forte mais il est entouré de critiques et d’opposants. Le déroulement du grand débat déterminera donc sa présidence. »

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