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Gilet jaune: 50 ans après, l’héritage de Mai 68 reste flou

Cela fait 50 ans que les gaz lacrymogènes se sont dissipés. Pourtant, l’héritage du mouvement ouvrier et étudiant de Mai 68 reste flou. Explications en texte et en images.

L’événement, dans le monde francophone, est désormais bourgeoisement commémoré tous les cinq ans à coup d’émissions spéciales ou de couvertures de magazine. Les baby-boomers en font un jalon incontournable de leur jeunesse. Pour leurs enfants, c’est une histoire souvent entendue, teintée d’enthousiasme et de nostalgie. Les petits-enfants, eux, sont moins concernés. D’après une récente étude française, la connaissance de Mai 68 est quasi unanime dans les générations nées avant 1955. Mais ils ne sont plus que 60 % à situer ce que sont ces événements chez les 18-34 ans. Et si 80 % des Français lui attribuent des conséquences positives, les personnes ayant vécu directement Mai 68 portent un jugement légèrement moins enthousiaste sur ces événements que les plus jeunes. “Ce fut une année terrible, 1968. Dont le “mai” français ne fut qu’un épisode”, relativise ainsi Régis de Castelnau, ancien avocat du Parti communiste français et témoin de l’époque.

Mai 68 a une dimension très franco-française, même si ses conséquences n’ont pas été négligeables pour notre pays.

C’est que la densité historique de 1968 est très forte. Rappelons que cette année avait commencé par l’incroyable offensive du Têt où les Vietnamiens ont démontré que les Américains ne pouvaient que perdre la guerre. Il y avait eu aussi “le Printemps de Prague”, et son “socialisme à visage humain” violemment “normalisé” par Moscou. La lutte pour les droits civiques faisait rage aux États-Unis. L’assassinat de Martin Luther King, le 4 avril, déclenche à Chicago deux jours d’émeutes qui feront 11 morts et plus de 500 blessés. Il y a, en Allemagne et en Italie, des révoltes étudiantes. À Mexico, une manifestation organisée par des étudiants fera plusieurs centaines de morts parmi les manifestants et 50 dans les rangs de la police. Robert Kennedy, le frère du président assassiné, le sera à son tour.
Les événements de mai 68 en France – et sa demi-douzaine de victimes – paraissent donc presque anecdotiques. “On se rend compte que, finalement, Mai 68 a une dimension très franco-française, même si ses conséquences n’ont pas été négligeables pour notre pays”, conclut Régis de Castelnau. Des conséquences ? Oui, mais lesquelles ?

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Une révolte à deux visages

“Mai 68 a été une révolution culturelle”, affirme Alain Touraine, sociologue, qui a écrit, entre autres, Le mouvement de mai ou le communisme utopique, la première étude sur le mouvement et qui était professeur à Nanterre en 68, là où éclata le mouvement. “Comme à Berkeley, aux États-Unis, quatre ans plus tôt et en même temps que l’Allemagne et l’Italie, quelque chose de nouveau apparaissait dans la société. Les étudiants étaient pour la première fois les “éléments porteurs”. Ça se voit partout, maintenant, au Chili, dans le monde arabe, etc. Mais à l’époque c’était du jamais vu. Et par ailleurs, les problèmes de culture, de personnalité, de l’individu, de la vie prenaient le pas sur les problèmes de la société, de l’économie. Mai 68, c’est une libération et c’est cette libération qui a permis de faire le passage d’un monde qui était essentiellement depuis 200 ans centré sur les préoccupations de travail et les problèmes nationaux au monde d’aujourd’hui où ce sont les problèmes internationaux, individuels, sexuels, bref culturels, qui prévalent.”

Pour Alain Krivine, leader de la “Jeunesse communiste révolutionnaire” en 1968, une organisation dissoute à l’époque par les autorités, c’est l’aspect social qui prévaut. “Cette révolution culturelle, individuelle, sexuelle, s’est déroulée après Mai 68. C’est, avant tout, une explosion sociale et une grève générale, avec des drapeaux rouges sur les usines, 10 millions de grévistes. Cette explosion a déchiré le voile qui occultait des pans de la vie d’alors: sexe, rapport homme-femme, condition de la femme, etc. Mais c’est d’abord le social!”
Boris Gobille, professeur de science politique à Lyon, auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet, fait la synthèse. “Je crois qu’il ne faut pas opposer l’aspect social à l’aspect culturel. Parce que les demandes d’égalité économique allaient de pair avec des demandes d’émancipation individuelle. S’il n’y avait eu qu’une révolution culturelle, ça n’aurait pas inquiété le pouvoir. Et s’il n’y avait eu qu’une explosion sociale sans une dimension culturelle, on aurait pris ce mouvement pour une grosse grève. Or, ce fut bien plus que ça.”

Le mouvement étudiant a ouvert une brèche dans laquelle la société, à différents niveaux, a dit: “on s’engouffre”.

Le mouvement a eu des effets concrets et rapides. Les filles ont pu mettre un pantalon à l’école en septembre 68. Les femmes de ménage ont vu leur salaire doubler. Les salariées ont vu leurs congés “pour soigner un enfant malade” passer du simple au double. Les salariés ont eu droit à pouvoir prendre, comme les femmes, un congé pour s’occuper de leur progéniture souffrante. Certaines entreprises et institutions font découvrir à leurs salariés les joies des sports d’hiver. Du lest est lâché pour apaiser la tension sociale. Et des structures d’émancipation voient le jour: les premières réunions du Mouvement de libération de la femme auront lieu en octobre 1968. La société a réellement changé.

Daniel Cohn-Bendit le commentait encore tout récemment: “Le mouvement étudiant a ouvert une brèche dans laquelle la société, à différents niveaux, a dit: “on s’engouffre”. Quand on voit ce qui s’est décidé entre le gouvernement et les syndicats en une nuit… Nous, nous étions assez cons pour dire: “c’est rien”. Mais quand même! Les syndicats dans les entreprises, la formation professionnelle, l’augmentation du salaire minimum de 30 % ! C’est toute une nouvelle réalité sociale qui s’est précipitée dans cette brèche !” Trente pour cent d’augmentation en une nuit, voilà qui, en effet, pourrait faire rêver à d’autres grands soirs…

 

 

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