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Belgique: “Ça finira bien par péter”… Vraiment ?

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Gare. Le ton monte, la colère enfle, l’exaspération est palpable. Les équipées sanglantes des “fous de Dieu” échauffent les esprits. L’islamophobie ambiante monte dans les tours, y compris chez nous. Elle se montre de plus en plus violente. En paroles, déversées sur la Toile comme autant d’appels à la haine, voire au meurtre. En actes, avec ces agressions dans la rue et ces menaces de mort qui se multiplieraient à l’encontre de musulmans.

Etat d’urgence. Un vent mauvais souffle sur les démocraties européennes apeurées. Les citoyens suisses s’arment de plus en plus. Des patrouilles d’autodéfense d’extrême droite contre “les intrus islamiques” émergent en Finlande. En France, la poussée électorale historique du Front national aux dernières élections fait dire à certains que le spectre d’une guerre civile n’est plus à écarter. Les incidents à relents racistes qui ont secoué des quartiers populaires à forte présence étrangère en Corse, n’annoncent rien de bon. “Que les demandeurs d’asile s’en aillent” : Cologne, sous le choc d’une vague d’agressions sexuelles lors de la nuit du réveillon du Nouvel An, tient ses coupables avant même que l’enquête ne les ait identifiés.

Au comptoir ou au repas du soir, on prend les paris : “Ça finira bien par péter”. Mais d’où jaillira l’étincelle ?

Dans la foulée de la folie meurtrière de Paris, l’économiste Bruno Colmant confiait sur son blog sa crainte du lendemain : “Nos sociétés sont en guerre. En guerre avec elles-mêmes. Car, ne nous faisons aucune illusion : croire qu’une guerre menée à l’étranger contre ses propres ressortissants partis se battre serait une guerre “étrangère” est une erreur de jugement. C’est une guerre civile. Et ces guerres sont les pires : elles sont indiscernables.”

La déflagration pourrait tout aussi bien être sociale. Jusqu’à quand une jeunesse sacrifiée, asservie à la colossale dette accumulée par les générations passées, restera-t-elle l’arme au pied ? Là encore, Bruno Colmant n’ose jurer de rien lorsqu’il écrit : “Déjà qualifiée de perdue, la jeunesse n’acceptera pas une économie de catacombes ou un avenir en pointillés. Les générations futures n’accepteront plus que le pays soit dirigé avec les mêmes réflexes politiques que ceux qui ont prévalu au cours des décennies passées.”

“Une violence est permise : elle est confisquée par le pouvoir”

La France, pas plus que la Belgique, ne s’installe dans la violence. Elle est déjà omniprésente : elle est économique, sociale, financière, médiatique, morale. La société s’habitue aux masques qu’elle emprunte, se résigne aux ravages qu’elle exerce. Si c’est pour la combattre ou lui résister, c’est avec les moyens du bord : ceux qu’admet et qu’autorise le régime politique en place, fort d’une légitimité démocratique tirée du consentement du plus grand nombre.

“Il existe une violence permise, légitime : elle est confisquée par le pouvoir qui en détient le monopole”, rappelle Anne Morelli (ULB), spécialiste des minorités et des mouvements contestataires. L’historienne appelle le poète allemand Bertolt Brecht à la rescousse : “On parle toujours de la violence du fleuve, jamais de celle des berges qui l’enserrent.”

C’est le pouvoir qui fixe les règles du jeu. De la carotte au bâton, les autorités disposent d’une panoplie de canaux pour recommander de manière impérieuse la voie de la pacification. Et “inviter le chômeur désespéré à tendre l’autre joue”, complète Anne Morelli : “Les possédants ont à leur disposition l’armée, la police, les lois et les médias pour imposer la seule violence tolérée, celle du dominant.” Inutile bien souvent de sortir l’artillerie lourde pour désamorcer une envie de tout casser : “L’agressivité née des frustrations sociales est canalisée vers des formes inoffensives pour le pouvoir : les sports, les jeux vidéo où la violence est virtuelle. Tout est conçu pour enfermer dans la résignation les jeunes, qui se retrouvent bloqués entre leur PC et leur gsm. Le bon vieux système fait toujours ses preuves : “Panem et circenses, du pain et des jeux.”

S’opposer, s’indigner, revendiquer, ne soulève aucune objection. Pourvu que le coup de gueule s’exprime dans l’ordre et avec dignité, ne prenne personne en otage, ne fasse aucun mal ni dégâts. “Les gens sont poussés vers des formes de contestation irénique portées par des discours du genre : Un monde meilleur est possible. Allez convaincre de cette manière un million de milliardaires…”, prolonge l’historienne.

“Ici, ce n’est jamais la rue qui décide”

Contestation formatée en mode “Bisounours” : le retour sur investissement n’est pas forcément garanti. La manif à l’itinéraire soigneusement balisé ne fait plus guère impression. L’arme séculaire de la grève s’émousse, victime d’une réprobation de plus en plus généralisée. A trop être diabolisée, elle pourrait passer le témoin à des actions nettement moins contrôlées.

Miracle. La société s’interdit de franchir la ligne rouge, de transgresser le divin commandement : “Tu ne tueras point”, quel que soit le tort qui t’es infligé, l’injustice qui t’es faite ou la cause que tu défends.

La consigne a la vie dure sous nos latitudes : “Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la Belgique n’a connu aucun trouble social important : c’est un petit pays bien paisible, géré par de bons pères de famille bourgeois qui pratiquent davantage la philanthropie que le massacre”, observe Marie-Sylvie Dupont-Bouchat (UCL), spécialiste de la Belgique criminelle. “La violence du pouvoir et des institutions, la violence de la peine de mort ou celle de la prison sont rarement dénoncées. La violence de l’exploitation de l’homme par l’homme encore moins, sauf, bien tardivement, quand il s’agit des enfants.”

“Dans notre pays, ce n’est jamais la rue qui décide”, se félicitait face caméra, le Premier ministre Jean-Luc Dehaene (CVP), confronté en 1993 à une grève générale. JLD aurait-il loupé quelques étapes ? Anne Morelli le craint fort, en appelant l’histoire à la barre : “Oui, la rébellion ou la peur qu’elle suscite peut changer le cours des choses”. Et en bien : “Limiter les heures de travail, arracher la reconnaissance du droit de grève, conquérir une protection contre la maladie, le chômage, la vieillesse : la conquête de ces acquis sociaux n’a généralement pas fait l’économie d’une violence.” Les puissants ont l’habitude d’opposer de la résistance… “L’autorité n’abandonne pas volontiers son pouvoir et ses privilèges, il est donc impossible de déposséder gentiment ceux qui s’accrochent à leurs prérogatives. La violence, réelle ou brandie comme menace, est inévitable pour rompre avec une situation de soumission”.

Il y a de ces peurs, en particulier du rouge, qui seraient donc bonne conseillère. L’historienne rafraîchit les mémoires : “Le suffrage universel est accordé au lendemain de la Grande Guerre, sous la crainte de la Révolution russe de 1917. A la Libération en 1944, la peur du communisme et de la menace soviétique pousse le pouvoir à couper l’herbe sous le pied de la contestation en jetant les bases de notre Sécurité sociale. Les congés payés ont été obtenus en 1936 sous la pression de la grève et la peur d’une contagion du front populaire en France et en Espagne.”

Que dire alors de ces ruptures brutales qui ont changé la face du monde : “Les révolutions ne sont pas que des folies criminelles. Les pulsions destructives et créatrices vont de pair. La Déclaration des droits de l’homme, que l’on érige aujourd’hui en texte sacré, aurait-elle pu voir le jour hors du contexte qui a aussi vu tomber la tête de Louis Capet sous le couperet de la guillotine ? La monarchie parlementaire anglaise ? Quel splendide modèle ! Mais il a fallu pour cela couper la tête d’un roi, Charles Ier. La violence peut être un moteur de changement, et pour cette raison elle doit à mon sens être réhabilitée.”

L’apathie belge

Les Belges eux-mêmes sont bien placés pour savoir que monter aux barricades peut emporter une décision : c’est de haute lutte qu’ils ont conquis leur indépendance en 1830, avec les prolétaires et les sans-grade pour aller au casse-pipe. La Belgique n’est jamais que le produit d’une insurrection armée et légalisée par la suite.

Le Belge n’a guère persévéré dans la voie révolutionnaire. Il n’est jamais venu à l’esprit de ses premiers dirigeants d’ériger l’insurrection en un droit constitutionnel. “Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs”, proclamait l’article 35 de la Déclaration des droits de l’homme adoptée par les révolutionnaires français en 1793. Saint-Just était passé par là : “Un peuple n’a qu’un ennemi dangereux, c’est son gouvernement ; le vôtre vous a fait constamment la guerre avec impunité.”

La levée en masse, le sang versé sur le pavé : très peu pour le peuple belge. On prête à cet autre éminent révolutionnaire, Léon Trotski, d’avoir trouvé ces Belges fondamentalement apathiques, “l’archétype d’un peuple totalement commercialisé, d’un peuple digne, industrieux, stable certes, mais d’un peuple qui a renoncé à toutes les visions, à tous les rêves, à tous les idéaux nationaux; d’un peuple dont l’ambition presque universelle est devenue la richesse et le confort individuels”.

Il lui est certes arrivé de céder à des poussées incontrôlables et souvent meurtrières de violences politique et sociale. Une vague de grèves ouvrières insurrectionnelles embrase la Wallonie en 1886. Une grève générale terrifie la bourgeoisie en 1893. La Question royale mène le pays au bord de la guerre civile après la Libération. La Grande Grève de 1960 le plonge dans le chaos. “L’affaire Dutroux” le met sens dessus dessous en 1996, jusqu’à faire craindre une crise de régime sous l’effet de la colère populaire. C’est la dernière éruption citoyenne d’envergure à ce jour. Secoué, le système a laissé passer les orages et promis de s’amender. “Le pouvoir a l’intelligence de lâcher du lest au bon moment”, décode Manuel Abramowicz, coordinateur de RésistanceS.be et spécialiste de l’extrémisme.

L’Etat a toujours pu compter sur des alliés de poids : les syndicats, ces amortisseurs de la contestation sociale, gestionnaires clés du mécontentement populaire, qui font de la concertation leur core business. L’insurrection ? Le monde socialiste n’a jamais poussé à la consommation : évolution oui, révolution non. “Chez de nombreux leaders et militants du mouvement ouvrier, on remarque une sorte de vocation à civiliser les ouvriers et à contenir toute disposition à la violence physique”, note Gita Deneckere, historienne à l’Université de Gand.

Pas d’insurrection à l’agenda numérique

Finalement, les anarchistes se sont toujours sentis bien seuls à prôner la violence révolutionnaire pour renverser l’ordre établi, et au passage “exterminer” la bourgeoisie. La tendance lourde reste invariable : “Il existe tout au plus un courant ultraminoritaire de la gauche radicale, qui traite les syndicats de flics du patronat et qui se présente comme une avant-garde autoproclamée de la majorité silencieuse”, reprend Manuel Abramowicz. Des groupuscules peut-être sans cap ni boussole, mais pas sans volonté de passer à l’acte. Chaude, la nuit du 29 au 30 novembre dernier, secouée par deux actes de sabotage : quatre boîtiers électroniques sont incendiés sur la ligne à grande vitesse Bruxelles-Lille, une tentative de mettre le feu à des véhicules militaires signalée à la caserne des forces spéciales à Heverlee.

“Toute violence débridée ne serait de toute façon qu’éphémère et marginale. La violence n’est jamais qu’un moyen, pas un but”, reprend Manuel Abramowicz. Elle pourrait emprunter des canaux plus “branchés”. Imposer l’insurrection à l’agenda numérique. L’Etat du XXIe siècle bâtit sa puissance et son autorité sur un vaste réseau de banques de données électroniques. Chômeurs, bénéficiaires du CPAS, allocataires sociaux en tous genres : tous sont fichés ou “fliqués” selon les points de vue, par la Banque Carrefour de la Sécurité sociale. Y semer le chaos par un sabotage d’envergure pourrait être à la portée de pirates de l’informatique. Mais pas de soulèvement 2.0 en vue. “Les organisations radicales, rappelle Abramowicz, utilisent leur incontestable expertise en nouvelles technologies pour se protéger de la surveillance policière ou pour des motifs de propagande, non à des fins offensives.”

Un “Grand Soir” n’est donc pas prévu pour demain. Mais il ne s’annoncera pas.

Hors la grève, des plans B plus violents…

A trop diaboliser les syndicats, la droite, qui flatte une opinion remontée contre les arrêts de travail, joue avec le feu.

Grève à la grève. La valeur sûre de la lutte sociale a du plomb dans l’aile. Gagne en impopularité. Les médias participent au dénigrement ambiant. Multiplient micro/ stylo-trottoir auprès de navetteurs évidemment ulcérés, qui clament leur ras-le-bol d’être ainsi “pris en otage”. La galaxie syndicale est instamment priée par un gouvernement fédéral sous influence droitière de revoir ses fondamentaux. Dans un sens contestataire moins rugueux et parfaitement inoffensif. Poussés dans leurs retranchements, les appareils syndicaux pourraient ne plus pouvoir répondre de rien. “Miner la puissance d’un outil aussi essentiel que le syndicat pour canaliser le mécontentement social, c’est jouer avec le feu”, avertit Jean Faniel, directeur général du Crisp et spécialiste de la contestation sociale.

Après l’usager, le patron “pris en otage” ?

Certains militants, pas des “ultras”, pourraient se lasser d’actions d’opérette sans lendemains. Quitter la routine pour emprunter des voies nettement moins ritualisées. “Si les grèves ne devaient plus être autorisées ou devaient buter sur des obstacles croissants pour être finalement vouées à l’échec, on pourrait déboucher sur d’autres formes de conflictualité.” Plus individuelles, plus sauvages. Plus violentes. Vague d’absentéisme pour cause de burnout, sabotages de l’appareil de production, grèves perlées, séquestrations de patrons. Fini de “prendre en otage” le client ou l’usager : au tour du responsable direct de la colère sociale d’expérimenter cette sensation peu agréable.

Par Pierre Havaux

Rebelles et subversifs de nos régions. Des Gaulois jusqu’à nos jours, sous la direction d’Anne Morelli, éd. Couleur livres, 2011.

Un pays si tranquille. La violence en Belgique au XIXe siècle, édité par Ginette Kurgan-van Hentenryk, éd. ULB, 1999.

Crises économiques et endettement public, Bruno Colmant, Académie royale de Belgique, 2014.

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